Edition Originale - Découvrez les nouvelles inédites écrites par 5 auteurs avec la nouvelle Galaxy Note 8.0
  • Joël Dicker

    Joël Dicker

    sa nouvelle inédite :

    FAUX ESPOIRS

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    • J’associe la lecture aux moments de repos. Je lis donc essentiellement le soir, les week-ends ou en vacances

      Ecrivain suisse de langue française, Joël Dicker est né à Genève en 1985.

      Il fait ses premiers pas d’écrivain avec une nouvelle, Le Tigre, remarquée en 2005 dans le cadre du Prix International des jeunes auteurs et publiée dans le recueil des lauréats, aux Editions de l’Hèbe (Suisse). Le plaisir de voir son travail prendre vie sous la forme d’un livre imprimé lui donne envie de se lancer dans l’écriture d’un roman. Après quelques essais, il écrit Les derniers jours de nos pères, un roman qui raconte l’histoire véritable et méconnue du SOE, une branche noire des services secrets britanniques qui a notamment formé les résistants français durant la Seconde Guerre mondiale.

      Le roman paraît en janvier 2012, rapidement suivi par un deuxième, La Vérité sur l’Affaire Harry Quebert, publié en septembre 2012 et lauréat du Grand prix du roman de l’Académie française et du Prix Goncourt des lycéens.

    • Joël Dicker

      L'interview

      J’ai une pièce à moi, pour écrire. Je mets de la musique, toujours. Pour m’isoler, pour entrer dans ma bulle

      - Bonjour Joël, pouvez-vous nous dire où et quand vous lisez ?

      J’associe la lecture aux moments de repos. Je lis donc essentiellement le soir, les week-ends ou en vacances. En revanche, en dehors des vacances, je lis rarement la journée. Depuis que je voyage beaucoup pour mon livre, je lis également beaucoup pendant mes déplacements.

      - Quels genres de livre ?

      Tout. J’ai toujours lu des auteurs de tous bords et de tous genres. J’aime les biographies, comme les romans, les essais. La diversité fait la beauté des livres, je trouve.

      - Quel est le livre qui vous a donné envie d’écrire ?

      Chien-Blanc, de Romain Gary.

      - Prenez-vous beaucoup de notes ?

      Je prends peu de notes physiques –c’est-à-dire écrites– car j’ai une tendance au désordre qui conduit immanquablement à la perte des feuillets sur lesquels je prends des notes. En revanche, je prends des notes mentales. Cela peut paraître étrange, mais c’est pourtant vrai : je m’efforce de noter mentalement la plupart de mes idées, c’est le seul moyen pour moi de m’en rappeler. Je pense à une phrase, une idée, une formule et je me dis : « surtout ne l’oublie pas, sinon t’es foutu ».

      - Enfin, quelles sont vos habitudes d’écriture ?

      Du calme et du temps. J’ai une pièce à moi, pour écrire. Je mets de la musique, toujours. Pour m’isoler, pour entrer dans ma bulle. Et je sais qu’il me faut du temps : au moins une heure pour me plonger dans mon travail, et j’ai besoin ensuite de pouvoir rester concentré plusieurs heures à la fois. C’est mon problème : j’ai besoin de très longues tranches horaires pour être un peu productif.

  • Marc Levy

    Marc Levy

    sa nouvelle inédite :

    Accords nus

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    • Sa nouvelle
    • L’ebook offre aux personnes qui voyagent la liberté d'emporter avec eux un très grand nombre de livres.

      Marc Levy est né le 16 octobre 1961. A 18 ans, il s'engage à la Croix Rouge française où il passe 6 ans, avant de partir créer une société d’images de synthèse dans la Silicon Valley.
      Il revient en France en 1990 pour fonder avec deux amis un cabinet d’architecture. En janvier 2000, il publie son premier roman Et si c’était vrai, et se consacre entièrement à l’écriture.

      Les 14 romans, de Marc levy sont traduits en 46 langues et publiés à plus de 28 millions d’exemplaires.
      Il est aussi l’auteur de nouvelles, d’un court métrage pour Amnesty International et de quelques chansons.
      Son dernier roman Un sentiment plus fort que la peur est disponible aux Editons Robert Laffont et Versilio.

    • Marc Levy

      L'interview

      Rien n’est impossible, seules les limites de nos esprits definissent certaines choses comme inconcevables.

      - Bonjour Marc, pouvez-vous nous dire où et quand vous lisez ?

      Je lis beaucoup quand je ne suis pas en période d’écriture. Il y a la lecture plaisir, les romans que je n’ai pas pu lire pendant que j’écrivais le mien ; et en période d’écriture, je lis énormément de documentation afférente à mon sujet, une lecture tout aussi passionnante mais plus ciblée. Chacun de mes livres me permets de me plonger dans un nouvel univers, que je ne maitrise pas dans la vie, la neurochirurgie, l’astrophysique, l’archéologie par exemple. Et mes personnages étant souvent plus intelligents que moi, j’ai besoin de me documenter pour converser avec eux.
      Je voyage aussi énormément pour aller à la rencontre de mes lecteurs une fois mon livre paru, et je profite alors de tous les avantages des tablettes numériques. C’est une liberté incomparable que de pouvoir emporter avec soi tous les livres que l’on souhaite sans risquer l’excédent de bagages.

      - Quels genres de livre ?

      J’ai toujours eu des lectures éclectiques. Tant dans la lecture que dans l’écriture, je ne me suis jamais restreint à un seul genre littéraire. J’aime découvrir, et faire découvrir, de nouveaux horizons et je reste ouvert à de nouvelles expériences de lectures.

      - Quel est le livre qui vous a donné envie d’écrire ?

      La Nuit des temps de René Barjavel.

      - Prenez-vous beaucoup de notes ?

      Je prends tout le temps des notes. Car mes idées de romans me viennent de la vie de tous les jours, de ce que j’observe, ce que j’entends autour de moi. L’idée d’une histoire peut venir d’une conversation avec un ami, d’une scène anodine dont je suis témoin, d’un instant de vie. Et n’étant pas hyper-mnésique, je m’empresse de tout consigner, sachant que cela ne prendra sens que bien plus tard. L’idée d’une histoire n’est pas encore l’histoire, mais ces notes vont me permettre de dessiner la silhouette des personnages, l’ébauche d’une intrigue. Je commence alors à me documenter et je continue à prendre des notes, cette fois dans un but bien précis. Maintenant, mes carnets sont plus souvent remplacés par mon téléphone et mon stylet.

      - Enfin, quelles sont vos habitudes d’écriture ?

      Quand mes recherches sont terminées, que j’ai passé assez de temps avec mes personnages dont la personnalité s’est forgée petit à petit, et enfin quand je peux répondre à la question « que raconte vraiment cette histoire », je suis prêt. Je commence alors à écrire. Le plus souvent chez moi, à mon bureau où je m’impose une discipline quasi militaire. J’écris mes romans sur mon ordinateur, à part les lettres de mes personnages dans certains de mes livres, que j’écris d’abord à la main.

  • Maxime Chattam

    Maxime Chattam

    sa nouvelle inédite :

    Crime parfait :
    une question de rangement

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    • Sa nouvelle
    • La lecture, comme le reste du monde, peut, avec le temps, évoluer. Le numérique en sera une déclinaison majeure, et une plate-forme d’enrichissement pour son interactivité…

      Maxime Chattam est né en 1976 en France. Après des études de criminologie il entreprend la rédaction de son premier thriller en 2002, L'Ame du Mal, qui devient aussitôt best-seller. Il alterne thriller policier tel la Trilogie du Mal ou La promesse des ténèbres et thriller géopolitique (Les arcanes du chaos), thriller scientifique (La théorie gaïa) ou thrillers historiques (Leviatemps et Le requiem des abysses). En parallèle, il est l'auteur de la saga Autre Monde, fable d'aventure fantastique dont le cinquième tome est paru en 2012.

      Maxime Chattam a vendu plus de 4,5 millions de livres en France et est traduit dans une vingtaine de pays.

    • Maxime Chattam

      L'interview

      Les tablettes sont cette porte vers demain, un champ des possibles que nous ne faisons que découvrir

      - Bonjour Maxime, pouvez-vous nous dire où et quand vous lisez ?

      Un peu tout le temps ! Une petite dose de lecture dès que possible. Des lectures « professionnelles » à travers la journée pour préparer de futurs romans, mais surtout des lectures d’évasion le midi et le soir. Que ce soit face à une cheminée l’hiver, au fond de son lit, dans son fauteuil préféré ou dans un hamac l’été, il n’y a pas de circonstances favorites mais surtout le choix d’un bon livre !

      - Quels genres de livre ?

      Tous les genres ! Des romans mais aussi des essais, et j’adore les biographies !

      - Quel est le livre qui vous a donné envie d’écrire ?

      Le Seigneur des anneaux de Tolkien. Un vrai bouleversement. Je devais avoir environ 14 ans je crois.
      Il a changé ma vie. Je voulais tellement vivre dans cet univers-là que j’ai fini par écrire pour m’inventer des histoires avec les elfes et les hobbits !

      - Prenez-vous beaucoup de notes ?

      Aucune. Mais il m’arrive parfois de corner une page pour un mot dont j’ignore le sens, ou parce que j’ai apprécié un passage, pour le retrouver le jour où je déciderai d’y revenir.

      - Enfin, quelles sont vos habitudes d’écriture ?

      Avant tout : mon bureau. J’ai besoin d’être dans mon environnement. Je n’écris pas très bien ailleurs, manque de concentration. Je mets de la musique, en général assez fort, pour me couper du monde, et je me lance. Impossible d’avancer si je n’ai pas plusieurs heures devant moi, je ne peux pas écrire si je dois surveiller l’horloge. A partir de là, tout est possible, je peux rester à rédiger pendant quatre heures ou dix, du moment que je suis bien !

      - Quelles sont vos sources d’inspiration pour écrire ?

      Tout. La vie. La presse. Des essais. Des conversations. Tout. J’écoute, j’observe, je collige, et puis tout cela s’assemble, se mélange et donne, un jour, sans prévenir, une idée ! Ensuite il faut la noter. Puis, plus tard, en relire plusieurs en même temps, les fusionner, les étirer, les maltraiter, car les idées sont plastiques, pour les tester, pour leur donner des formes nouvelles, jusqu’à trouver celle qui donne l’envie de s’y mettre, de la concrétiser en mots. Alors commence la vie d’un nouveau roman.

  • Françoise Bourdin

    Françoise Bourdin

    sa nouvelle inédite :

    À qui le tour ?

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    • La solitude est un jardin où l'âme se déssèche, les fleurs qui y poussent n'ont pas de parfum.

      L’enfance de Françoise Bourdin est bercée par les airs d’opéra. Ses parents, tous deux chanteurs lyriques, lui transmettent le goût des personnages aux destins forts. Lycéenne, elle découvre l’équitation et en fait une passion exclusive. Un peu « garçon manqué », elle a toujours aimé ce qui va vite et fait peur, expérimentant les voitures, les armes à feu, ou encore les hélicoptères, pour goûter le délicieux frisson du danger.

      Très jeune, Françoise se met à écrire des nouvelles. Son premier roman est publié chez Julliard, alors qu’elle n’a que vingt ans.

      Son univers romanesque puise sa source dans les histoires de famille. Elle aime décrire des personnages courageux, qui ne renoncent jamais. Les trente-trois romans qu’elle a publiés chez Belfond depuis 1993, et dont quatre ont été portés à l’écran, sont de cette veine. Françoise Bourdin vit et travaille en Normandie.

    • Françoise Bourdin

      L'interview

      Grâce au livre numérique, écoliers et collégiens retrouveront leur légèreté, enfin débarrassés de leurs trop lourds cartables.

      - Où et quand lisez-vous ?

      Dans mon lit, tous les soirs avant de dormir et pendant toutes mes insomnies. Une nuit sans livre serait une traversée du désert. Si le livre est passionnant, je lutte même contre le sommeil. Comme les enfants, j’ai besoin qu’un auteur me raconte une histoire avant de pouvoir rejoindre le monde des rêves.

      - Quel genre de livre ?

      Presque tous les genres, avec une prédilection pour les romans. J’aime le suspense, les thrillers, j’aime l’émotion, mais une biographie ou un roman historique peut me captiver. La littérature anglo-saxonne me fascine par son efficacité. Après avoir adoré les auteurs russes dans ma jeunesse, j’ai découvert la subtilité des Asiatiques, et plus récemment l’originalité empreinte d’un certain cynisme des auteurs Scandinaves.

      - Quel est le livre qui vous a donné envie d’écrire ?

      Sans doute Chéri de Colette. La justesse et la pudeur des sentiments, le choix impeccable des mots m’avaient marquée. J’ai lu très jeune et énormément car les longs étés à la campagne manquaient de distractions. Comme aucun livre de la bibliothèque paternelle ne m’était interdit, j’ai dévoré en vrac les romans de Troyat, Bazin, Montherlant, Druon, Giono, et tant d’autres qui m’ont donné une irrépressible envie d’écrire à mon tour des histoires de famille.

      - Prenez-vous beaucoup de notes ?

      Rarement. Pour mes premiers romans, je faisais des fiches sur les personnages, parfois même un synopsis. Mais j’ai compris leur inutilité puisque, une fois le manuscrit terminé, il n’avait plus grand-chose à voir avec les idées initiales. Je préfère me laisser porter par l’écriture et me sentir libre.

      - Quelles sont vos habitudes d’écriture ?

      J’écris très tôt le matin et tous les jours car, une fois immergée, je ne veux plus lâcher mon histoire. J’utilise un PC avec grand écran, dans mon tout petit bureau douillet qui donne sur le jardin. Je m’interromps souvent pour aller me préparer une tasse de café et avoir ainsi le temps de réfléchir. L’écriture est un réel plaisir, jamais un travail, encore moins une souffrance, mais si je ne me sens pas d’humeur à avancer dans mon texte, je pars me promener avec mon chien sur les collines avoisinantes.

  • Irène Frain

    Irène Frain

    sa nouvelle inédite :

    COUP DE CHAUD

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    • Sa nouvelle
    • La solitude est un jardin où l'âme se déssèche, les fleurs qui y poussent n'ont pas de parfum.

      Irène Frain est née en Bretagne, à Lorient, ancien port de la Compagnie des Indes. D’où sa fascination pour la mer, qui lui a notamment inspiré son roman Les Naufragés de l'Ile Tromelin.

      Son attrait pour l’Asie qui, de l'Inde au Tibet, a souvent formé le théâtre de ses étincelantes sagas, Le Nabab, Devi, Au Royaume des Femmes, La Forêt des 29, nourries par de longues et aventureuses enquêtes sur le terrain. Agrégée de Lettres et passionnée d'Histoire, elle aime aussi explorer les enjeux de la condition féminine en reconstituant sous des angles neufs de grands destins de femmes, Cléopâtre dans L'Inimitable, ou récemment Simone de Beauvoir dans Beauvoir in love. Elle a été couronnée par de nombreux prix littéraires.

    • Irène Frain

      L'interview

      Rien n’est impossible, seules les limites de nos esprits definissent certaines choses comme inconcevables.

      - Bonjour Irène, pouvez-vous nous dire où et quand vous lisez ?

      Dès que je cesse d’écrire ! Dans le train, le métro, mon lit, ma cuisine, mon bureau, dans un champ, un jardin public, sur un banc au premier soleil… Je suis née de l’écrit, et dans l’écrit. Je m’explique : mes parents étaient des gens très simples qui avaient traversé, dès l'enfance, de terribles épreuves. Alors qu'ils avaient les capacités de faire des études, ils avaient été retirés de l'école très jeunes, et contre leur gré. Il leur en était resté la conviction que les livres sont un trésor. Une sorte d'acte de foi. Ils étaient farouchement convaincus, et ils avaient raison, que la lecture fournit des clefs uniques pour donner du sens à la vie ; qu'elle offre un sésame seulement accessible dans cet étrange tête-à-tête silencieux avec des lignes, des pages, des chapitres. Donc mon passage à la « grande école » fut marqué par mon inscription solennelle à la bibliothèque du quartier. Et mon septième anniversaire – l'âge de raison ! – par le cadeau de plusieurs livres. Ce furent pour moi des moments prodigieux : j’ai eu l’impression d’entrer dans un monde parallèle dont je n’avais jamais soupçonné l’existence. Comme dans un film fantastique, la réalité s’est fendue et en a dévoilé une autre.

      Et les potentialités de cet univers neuf m'ont tout de suite paru infinies : dans tel livre, le monde était somptueux, dans le suivant, totalement loufoque, dans un autre encore, triste ou terrifiant ! Tout le contraire de ce qui se passait dans ma vie quotidienne d’enfant issu un milieu plutôt démuni, où la vie était un peu morne et les sorties très rares par manque d'argent… Mais le temps que je finisse le livre, je vivais dans un monde où tout était possible sans bourse délier ! C’est ce que je continue de demander à un livre : basculer dans un autre univers et en demeurer captive jusqu'à la dernière page, oublier les aléas du quotidien, les angoisses, les soucis, les colères, les frustrations. Donc aucune journée sans avoir lu !

      - Quels genres de livre ?

      Je suis très curieuse, donc éclectique. Bien sûr, j'ai une prédilection pour le roman, français mais aussi étranger. Et pas seulement américain comme c'est la mode, mais aussi les romans chinois, japonais, sud-américains, africains, indiens — le pays de Gandhi est extrêmement créatif et inventif en matière romanesque. Mais je dévore aussi beaucoup de livres d'Histoire, des polars, des essais. Et des BD, un univers auquel mon mari, qui est un fan m'a initiée très tôt. J'adore notamment Blake et Mortimer. Quai d'Orsay, Persépolis et plus récemment Carnets d'Orient de Jacques Ferrandez m'ont littéralement enchantée ! J'aime aussi me plonger dans les biographies. Quand ce type de livre est réussi, le lecteur vit en immersion totale avec une icône. Et vite, il découvre l'être humain derrière le personnage historique. Il s'aperçoit alors qu'au fond, tous les humains, sans exception, sont confrontés aux mêmes enjeux fondamentaux, passions, ruptures, deuils, illusions et désillusions.

      C'est à la fois très instructif et très rassurant: chez ces personnages hors du commun, tout est surdimensionné. Comme dans un roman d'aventures, on éprouve donc le plaisir si jouissif de l'évasion. On peut aussi tirer des leçons de vie des réussites, échecs, et impasses de ces figures qui ont marqué l'Histoire de l'humanité. Enfin je relis très régulièrement des grands classiques. En picorant, selon l'heure et l'humeur, dans ma collection de la Pléiade. Avec une prédilection pour la poésie.

      - Quel est le livre qui vous a donné envie d’écrire ?

      Depuis toujours, quand j'aime un livre, je deviens jalouse, j'aurais voulu l'écrire! J'ai donc successivement envié Lewis Caroll et son Alice au Pays des Merveilles, Zola et son Bonheur des Dames, Proust, dont je suis tombée amoureuse à seize ans, Le Meilleur des Mondes d'Aldous Huxley, le Journal d'Anaïs Nin, Le Rivage des Syrtes de Julien Gracq, Tolstoï, Tchekhov, Dostoïevski, Henry Miller, Simenon de A à Z, L'Odyssée d'Homère, que j'ai lu à la fois en français et en grec ancien, que sais-je encore, des rayonnages et des rayonnages, d'autant plus que je faisais des études de lettres, et que mon travail, c'était de lire à longueur de temps! Mais je vais être très franche avec vous, et vous allez rire : mon expérience de jalousie littéraire la plus violente fut la première, à dix ans, à une époque où j'étais fan d'une série de « detective stories » pour enfants, traduite de l'anglais, qui s'appelait Le Club des 5. Nous, les filles, nous étions totalement foldingues de ces bouquins que nous appelions, en y mettant beaucoup de solennité et de respect « Les livres de mystère ». Comme vous l'imaginez, je grillais littéralement sur place dans l'attente des tomes suivants de la série… Un jour, n'y tenant plus, je me suis dit: « Et si j'écrivais moi-même un livre de mystère ? Si j'inventais une histoire avec une fille qui, comme Alice, élucide de terribles secrets ? »

      J'ai donc griffonné un début de livre, que j'ai abandonné au bout de cinq ou six pages : pas du tout simple de répliquer le modèle de mon auteur favori, et sacrément plus ardu que les rédactions qu'on nous donnait à l'école ! Cette anecdote est très révélatrice : j'avais saisi que tout livre (et c'est en effet vrai d'un petit bouquin à quatre sous ou d’un ouvrage aussi complexe que l’Ulysse de Joyce) se donne pour ambition d'éclaircir un secret. Grave ou futile, selon la nature de l'ouvrage. Mais toujours, un secret. C'est cette volonté d'y voir clair qui a fait que, devenue, écrivain, j'ai pu partir du jour au lendemain au bout du monde pour tenter d'éclaircir une énigme que je ne comprenais pas. Sur l'île déserte des Naufragés de l'Ile Tromelin, par exemple, au cœur de l'Océan Indien. Ou au fin fond des USA, dans les archives de l'amant américain de Simone de Beauvoir, parce que je soupçonnais qu'elle nous avait caché quelque chose sur cette folle passion, qu'elle ne nous avait pas raconté la vraie histoire. Mais il n'est pas nécessaire d'aller si loin, car nous vivons tous environnés de mystères, de secrets. Il y a bien sûr les « secrets d'Histoire » comme dirait Stéphane Bern, la face cachée de la politique, les zones d'ombre des grandes affaires criminelles, les mystères de l'Univers, des Incas, de la Grande Pyramide, etc.

      Mais aussi toute la nébuleuse incroyable des secrets intimes des humains! Et ceux-là sont là, devant vous, à portée d'investigation et d’élucidation. Par exemple, êtes-vous sûr de savoir qui est au juste votre voisin, votre femme, votre compagnon, votre employeur, votre conducteur de bus, vos parents, vos enfants ? Non. Et nous-mêmes, nous sommes faits de secrets. Des secrets que nous connaissons, que nous n'avons pas envie de révéler aux autres. Mais aussi quantité de choses que nous ignorons sur nous-mêmes. Des souvenirs, des rêves que vous avez enfouis. Et qui vont ressurgir brutalement lorsqu'un grain de sable vient soudain enrayer les rouages paisibles de votre existence. À partir de là, vous avez de quoi écrire un livre!

      - Prenez-vous beaucoup de notes ?

      Quand mes livres sont fondés sur une enquête et que je me déplace sur les lieux des secrets que j'explore, j'ai toujours un carnet sur moi. J'ai ainsi accumulé des dizaines de carnets sur mon voyage à l'Ile Tromelin, mes expéditions dans la « Vallée des bandits » en Inde quand j'étais sur les traces de la femme-gangster Phoolan Devi qui avait terrorisé le pays dans les années 80. Ou plus récemment, lors de mon voyage aux USA sur les lieux de la passion de Beauvoir et de son amant américain. Ensuite, je transcris ces notes sur mon ordinateur. Pendant les périodes d’écriture, il y a aussi quantité d'idées qui me traversent la tête à n'importe quel moment, y compris en pleine nuit. Je me rue alors sur le premier petit bout de papier venu et je griffonne.

      Ces idées, qui peuvent prendre la forme de textes assez élaborés, voire des paragraphes entiers, ont la particularité d'être très volatiles. Il faut donc les saisir au vol, même en pleine nuit voire sous la douche ! Je me rue sur le premier stylo ou crayon venu… Je ne suis pas du tout fétichiste des outils d'écriture, et j'ai d'ailleurs l'impression que les stylos disparaissent sans cesse de la maison ! C'est sans doute parce que je suis très désordonnée, mais je n'arrive pas à l'admettre : je préfère me dire qu'un Esprit Farceur s'amuse à les manger. Les supports où je note mes idées me sont tout aussi indifférents : verso de feuilles déjà imprimées, vieilles factures, bout de journal, carnet de chèques, voire emballage de sirop pour la toux. Je suis même allée jusqu'à l'envers d'une boîte de camembert !

      - Quelles sont vos habitudes d’écriture ?

      Je suis du matin. C'est à ce moment-là que mes neurones sont les plus ductiles. J'ai une approche assez athlétique de l'écriture ! Je commence par prendre un petit déjeuner qui va me permettre de tenir longtemps devant mon écran. Beaucoup de thé noir, du pain aux céréales, du fromage de chèvre. Pendant ce petit déjeuner, généralement pris en solitaire vers 4 ou 5 heures du matin, je « prémédite » mon texte. J'essaie de redéfinir l'objectif idéal du chapitre que j'ai mis en chantier, les difficultés que je risque de rencontrer. Et je me prépare à la relecture de ce que j'ai fait la veille : quand on écrit, me semble-t-il, il faut savoir réduire au maximum le narcissisme d'auteur. C'est une discipline que je m'impose. Mais en même temps, je veille à ne pas aller trop loin : je finirais par détricoter à l'infini tout ce que j'ai écrit ! Puis je gagne mon bureau, je respire un grand coup, et je passe aux actes. À partir du moment où je suis assise devant mon ordinateur, mon trac (qui va croissant avec les années) se dissipe complètement.

      Le monde peut s'écrouler, je suis aux abonnés absents. Le temps n'existe plus, les contingences matérielles non plus. Je ne suis absolument pas irritable quand on entre dans mon bureau: je ne comprends strictement rien à ce qu'on me dit. J'arrondis simplement des yeux stupides. Je ne relève le nez de mon clavier que lorsque mon énergie baisse. Mes plages de travail, j'ai fini par le remarquer, sont de deux heures. Je m'offre alors une pause et un petit plaisir – souvent du chocolat noir. Et dès que j'ai « rechargé les batteries », je refile m'enfermer dans mon bureau. En fait, je m'écoute. Une fois passée la terrible épreuve du début dans le petit matin, j'arrête d'écrire quand je n'ai plus d'énergie. Et je reprends quand mes batteries cérébrales sont rechargées Le principe de la voiture électrique ! Pour ce faire, après le déjeuner (léger), je m'offre une petite sieste. Et je reprends. Je peux ainsi durer jusqu'à 17 heures. Mais je n'ai aucun horaire précis d'écriture. J'écoute tout simplement mon cerveau et mon corps. Et si je reste en panne d’inspiration, je vais faire un tour dehors et je fais le vide. La panne ne résiste généralement jamais à une bonne petite marche, surtout s'il pleut ou qu'il fait froid !

      Irène Frain
  • Gagnant

    Béatrice WILLAUME-COUTURIER

    (Gérardmer,88)

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Accords nus

Marc Levy

Accords nus

Edition Originale

© Marc Levy / Samsung, Paris, 2013

1/25

Accords nus

Chers lecteurs et cheres lectrices. Je vous souhaite de belles lectures. Amicalement. Marc Levy

2/25

Accords nus

Émilie est une drôle de fille, elle parle peu, pour ainsi dire jamais. Lorsqu’elle me rend visite, elle frappe toujours à l’improviste. Je lui ouvre, elle reste là, dans l’encadrement de la porte, à me regarder, attendant que je prononce les premiers mots d’une conversation qui ne serait qu’un long monologue, si ce que je trouvais à lui dire n’était ponctué de quelques hochements de tête. On ne sait jamais ce qu’elle pense, sauf quand elle s’installe à mon piano. J’ai hérité de ma grand-mère un vieux piano droit que j’ai installé près de la fenêtre dans mon petit appartement. Je ne joue pas, mais j’aime la musique. Les notes qui se délient sous les doigts d’Émilie me

3/25

Accords nus

racontent sa journée, ses colères et ses joies. Certains soirs, elle s’interrompt à la fin du premier mouvement du concerto qu’elle répète, ôte son tee-shirt, se retourne et sourit en guettant la façon dont je viendrai à elle. Si je me précipite, elle soupire et s’esquive vers la salle de bains. Si je traîne, elle soupire aussi et se remet à jouer. Il m’arrive de faire exprès de prendre mon temps. J’aime regarder Émilie jouer du piano, seins nus. Sa poitrine semble épouser le rythme des accords qu’elle plaque et, quand elle se penche, ses tétons effleurent l’ivoire. C’est très sensuel les seins d’une femme qui caressent le clavier d’un

4/25

Accords nus

piano. Quand Émilie fait l’amour, il y a plus de tendresse que de sexe dans ses ébats, Émilie ne parle pas ou peu, mais elle baise amoureusement, ses élans vous racontent une histoire, jamais deux fois la même.

J’ai rencontré Émilie dans un bus, sur une ligne de traverse. J’aime bien ces petits bus de quartier. La plupart du temps ils sont occupés par des personnes âgées ; on se croirait transporté dans une autre époque, un peu plus civilisée. Je m’assieds toujours au fond, par habitude, et parce que les personnes âgées aiment mieux les places devant ; pour avoir la paix aussi,

5/25

Accords nus

de nos jours les vieux sont si seuls qu’ils engagent la conversation pour un rien. Cette après-midi-là, Émilie était pour ainsi dire à ma place, les yeux plongés dans un bouquin. C’est beau une fille qui lit un livre dans les transports en commun. Ces filles-là, on dirait que le monde autour d’elles n’existe plus. Elles ont les yeux rivés sur leur lecture et, chaque fois qu’elles tournent une page, elles le font de façon précipitée, comme si le mot ou la phrase à venir relevait d’une urgence. C’est cette urgence qui est belle, ce besoin absolu de connaître la suite. La lassitude du trajet, la mélancolie du quotidien, l’ennui, les fins de mois

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Accords nus

difficiles, tout est emporté par une ribambelle de caractères en noir et blanc qui leur dessinent des mondes en couleurs ; il y a quelque chose de merveilleux quand on regarde une fille en train de lire : sa sincérité. Adieu cosmétiques et minauderies, poses et attitudes, elles sont comme fragiles et inaccessibles.

Je me suis assis sur le siège devant elle et me suis retourné pour la regarder. Il n’y avait rien d’importun dans ma démarche, seulement un vrai plaisir à épier son bonheur. De Truffaut jusqu’à Bichat, je l’ai vue sourire trois fois et ses yeux devenir humides à la station

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Firmin-Gémier.

Son attention était absorbée dans la rêverie que provoquait le livre qu’elle lisait, et la mienne si retenue par elle que j’en oubliai de descendre à l’arrêt Guy-Môquet. Elle a refermé son livre, a quitté le bus devant l’hôpital Bretonneau, et moi, comme une andouille, je n’ai pas pu résister à l’envie de la suivre.

Arrivée dans le hall, elle s’est dirigée vers les ascenseurs et, ne sachant où aller, j’ai choisi un banc et j’ai attendu. Elle est réapparue une heure plus tard, marchant droit vers moi, plus gêné que

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jamais. Elle m’a tendu son livre, sans dire un mot, et elle s’en est allée.

C’était comme un trésor que je tenais entre mes mains. J’ai hérité du piano de ma grand-mère, parce que personne n’en voulait dans la famille, mais ce livre, il m’avait été donné, rien qu’à moi et à moi seul. Il n’y avait sur la couverture ni titre ni nom d’auteur. J’ai feuilleté les pages, toutes étaient blanches. Je les ai tournées, les unes après les autres, pas la moindre ligne. Je suis tombé raide amoureux d’ Émilie. Une fille aussi absorbée qu’elle l’était dans les pages blanches d’un roman sans titre, c’était la liberté incarnée,

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quelqu’un avec qui tout restait à écrire.

De retour chez moi, j’ai téléphoné à Paul. Paul et moi nous sommes connus au lycée, nous avons fait les quatre cents coups ensemble, tissé une amitié d’enfance qui n’a jamais cessé.

Il est venu à la maison, il a feuilleté le livre et me l’a rendu sans rien dire.

« Et ensuite ? » a-t-il grommelé en posant ses pieds sur la table basse.

J’espérais la revoir, je présageais que si quelque chose devait exister entre nous ça finirait mal pour moi, mais la seule

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chose qui m’intéressait vraiment, c’était ce qui allait se passer entre notre rencontre et cette fin que j’envisageais déjà. Et puis, en poussant le raisonnement, s’interdire de vivre quoi que ce soit au seul motif que ça finira, reviendrait à préconiser que l’on vous étouffe dans votre couffin. Tout à une fin, c’est dans l’ordre des choses. Lorsque, parlant à Paul de ma rencontre dans l’autobus, je lui fis part de mes conclusions, il m’ordonna d’écrire ce raisonnement sur un papier qu’il plia et rangea dans sa poche.

« Le jour où tu viendras pleurer sur mon épaule, je veux pouvoir te dire que tu

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étais prévenu. »

J’étais prévenu.

J’ai repris le bus le lendemain, à la même heure, mais la jeune fille au livre blanc n’était pas à bord.

Je suis descendu à la station Bretonneau et j’ai marché vers l’hôpital. Elle était assise sur mon banc, dans le hall, et j’ai entendu le son de sa voix pour la première fois. « Je ne pensais pas que tu reviendrais, m’a-t-elle dit, et puis elle a ajouté : Tu as fini le livre ? »

J’ai répondu : « Le premier chapitre

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seulement. » Alors elle a souri et m’a demandé où j’habitais.

Elle m’a suivi jusque chez moi. En entrant, elle est allée s’asseoir au piano. Je n’avais jamais entendu quelqu’un jouer comme elle. Un concerto qui vous aurait tiré les larmes si vous aviez été dans cette pièce. À la fin du morceau, elle s’est retournée et m’a dit que mon piano avait besoin d’être accordé, qu’elle pourrait le faire si je le souhaitais. Je lui ai demandé si elle travaillait dans cet hôpital, elle m’a répondu non de la tête. J’ai compris qu’elle y rendait visite à quelqu’un, et qu’elle ne voulait pas en parler. Alors je

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n’ai pas insisté.

Émilie m’a prié de ne plus venir à l’hôpital. Si elle voulait me revoir, elle savait où me trouver. Je crevais d’envie de lui demander quand elle reviendrait. Elle a regardé mon piano et a dit qu’il avait besoin d’elle, et elle s’en est allée.

J’ai attendu huit jours, guettant sa visite chaque soir, éteignant la lumière plus tard que de coutume.

Nous étions en janvier, l’hiver frappait à mes fenêtres, et Émilie à ma porte les lundis, mercredis et vendredis. Mon piano accordé, elle jouait une bonne

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heure sans jamais s’interrompre et repartait après m’avoir embrassé sur la joue. Au dernier jour du mois, j’eus droit à un baiser sur la bouche. Un baiser mouillé, tendre et délicat. Elle m’a dit qu’elle aimait mes lèvres et elle a couru dans l’escalier.

Je l’ai regardée s’enfuir dans la rue, le cœur pincé.

Je suis clerc de notaire. C’est un métier qui peut paraître très ennuyeux, mais si l’on s’intéresse à la vie des gens, une étude notariale vous occupe du matin jusqu’au soir. On entend tant d’histoires, et pour peu qu’on leur sourie et leur

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témoigne d’un peu d’empathie, les clients vous confient leurs secrets. Un testament par exemple, ce n’est pas qu’une question d’argent, c’est toute une vie que l’on transmet à ceux que l’on a aimés, avec l’espoir que la leur soit meilleure que la vôtre.

Au mois de février, les visites d’Émilie devenaient plus régulières. Rares étaient les soirs où elle ne venait pas, elle repartait de plus en plus tard, parfois même au petit matin.

En mars, nous formions presque un couple, un couple qui ressemblait aux autres couples, à ceci près que nous

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n’allions jamais au cinéma, ni nous promener main dans la main. Je m’en fichais aussi éperdument que j’étais éperdu d’amour pour elle. J’aurais juste aimé voir la tête de Paul quand Émilie passait ses bras autour de mon cou.

Le printemps est venu, et j’ai trouvé Émilie encore plus belle. Sa peau blanche se tachetait de rousseurs aux premiers rayons de soleil.

Un dimanche de mai, elle est entrée chez moi, yeux rouges et traînées de noir aux joues. J’ai compris, dans son silence et sa façon de jouer du piano ce dimanche-là, qu’elle ne retournerait

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plus à Bretonneau. Elle n’avait pas joué son concerto mais un air de blues, et elle qui parlait si peu s’était mise à fredonner les paroles d’une chanson, des paroles qui disaient :

« Si nos vies étaient un film, j’en écrirais chaque scène.
Un film où toi et moi jouerions les premiers rôles.
Nous danserions ensemble, du matin jusqu’au soir,
et quand le film serait fini,
du ciel je ferais descendre le soleil,
et pour toi mon amour j’y accrocherais la lune.
Pour que tu n’aies jamais peur du noir,

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du noir que j’ai connu. » Cette chanson, j’ai appris plus tard que sa mère la lui chantait en l’endormant le soir, mais ce dimanche c’était Émilie qui était allée lui fermer les yeux à l’hôpital Bretonneau.

Le lendemain elle n’est pas revenue, le jour d’après non plus.

Des semaines et des mois ont passé, je ne l’ai plus revue.

Un jour où j’étais plus triste que d’autres, Paul et moi traversions un pont, il a sorti un petit bout de papier de sa poche, un bout de papier que j’ai tout

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de suite reconnu. Il ne l’a pas déplié et s’est contenté de le jeter dans le fleuve en soupirant. C’est ça un vrai ami, quelqu’un qui se tient à vos côtés sans vous faire la morale. Il m’a juste demandé si ces quelques semaines d’ivresse avaient valu la peine de tant de mois de chagrin et, sans attendre ma réponse, il m’a emmené dîner.

*

Soixante mois, mille huit cent vingt-cinq jours. Si ma vie était un scénario, je n’aurais jamais écrit « Cinq ans plus tard ». C’est long cinq ans, bien plus long qu’un film.

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Un mercredi, Paul est venu me rendre visite à l’étude à l’heure du déjeuner ; je m’en suis étonné, car il ne le fait jamais. Il est entré dans mon bureau et j’ai remarqué qu’il tournait en rond. Et puis, n’y tenant plus, il m’a dit qu’il allait peut-être faire une énorme connerie, mais qu’il la fasse ou pas, il s’en voudrait dans tous les cas. Il a posé une affichette sur mon bureau et m’a demandé si le visage qui s’y trouvait était bien le même que celui de la photo que je gardais depuis cinq ans sur mon piano. J’ai reconnu Émilie qui souriait en noir et blanc sous le nom de la salle des fêtes où elle allait jouer.

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« C’est ce soir, a dit Paul, je suis tombé dessus par hasard en allant chercher des papiers à la mairie, elle était épinglée à un tableau dans la salle d’attente. J’ai mis du temps à la remarquer. Que voulais-tu que je fasse, te le dire ou te le cacher ? »

Je suis parti plus tôt de l’étude, pour rentrer me changer, et je me suis rendu à la salle des fêtes. Nous n’étions qu’une trentaine et les fauteuils n’étaient pas tous occupés. Je me suis installé au dernier rang.

Juste avant qu’elle entre en scène, la salle fut plongée dans le noir et j’ai béni

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l’éclairagiste.

En écoutant ce concerto, je me suis senti dépossédé, je revoyais Émilie jouant seins nus à mon piano. Ce concerto m’appartenait, mais dans cette salle, sur ce grand piano, avec toutes ces années à le répéter, je dois avouer qu’il me sembla encore plus beau, et pendant le second mouvement, là où la mélodie est si émouvante, j’ai à nouveau béni l’éclairagiste.

À la fin du concert, je suis allé attendre dans la rue. Émilie est sortie seule, elle a marché dans ma direction. Elle a posé sa main sur ma joue et m’a dit qu’elle

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était heureuse que je sois là. Je lui ai tendu le livre qui n’était plus blanc, j’avais écrit sur chaque page, les mille huit cent vingt-cinq pensées que j’avais eues pour elle, une par jour depuis qu’elle s’en était allée.

Je l’ai embrassée sur la joue et, cette fois, c’est moi qui suis parti.

Le lendemain, elle a frappé chez moi, elle est restée dans l’encadrement de la porte à m’observer. Je n’ai d’abord rien dit et, pour briser le silence, j’ai fini par lâcher :

« Je ne pensais pas que tu reviendrais,

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et puis j’ai ajouté : Tu as fini le livre ?

– Le premier chapitre », m’a-t-elle répondu.

Elle est allée s’installer au piano. Au milieu du concerto, elle a enlevé son tee-shirt, s’est retournée et m’a dit : « C’est long cinq ans. » Alors je lui ai répondu que tout dépendait de ce qu’on avait attendu, mais que parfois cela en valait vraiment la peine. « Cinq ans plus tard », ce pouvait être le début d’une belle histoire.

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Crime parfait : une question de rangement

Maxime Chattam

Crime parfait
une question de rangement

Edition Originale

© Maxime Chattam / Samsung, Paris, 2013

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Crime parfait : une question de rangement

Bonne lecture 'virtuelle' compagnons de mots - Maxime Chattam

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Crime parfait : une question de rangement

Ceci est l’histoire d’une énigme impossible.
Celle de Liz Obert, dont le mari fut retrouvé assassiné dans la cave de leur maison, une petite pièce vide entièrement décorée par les éclaboussures des soixante-dix-sept coups de couteau qui lui avaient pris la vie.
Liz était couverte de sang, comme à peu près toutes les parois de la pièce en sous-sol.
Lorsque les forces de l’ordre ouvrirent la porte de la cave – fermée de l’extérieur par une barre coulissante – ils pataugèrent dans cette horreur où ils trouvèrent cette femme en état de

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Crime parfait : une question de rangement

choc, son mari, encore tiède, serré contre elle. Elle portait une petite nuisette de satin, autrefois champagne, désormais carmin. L’homme, lui, était en pyjama de flanelle déchiquetée et, en de nombreux endroits, mélangée à sa chair.
Les enquêteurs fouillèrent minutieusement la pièce à la recherche de l’arme du crime, mais ils ne trouvèrent rien. Pas le moindre élément compromettant. De même, Liz Obert fut soumise à une fouille qui choqua l’opinion publique et provoqua l’indignation des associations d’aides aux victimes : elle ne portait rien

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d’autre sur elle que sa petite nuisette souillée, rien donc qui lui aurait permis de dissimuler un couteau à lame tranchante de vingt-deux centimètres de long d’un acier très aiguisé. C’était tout ce que le légiste avait pu expertiser des multiples plaies que portait le cadavre.
Certes, le sang de son mari fut relevé sur tout le corps de la pauvre femme et jusque sous ses ongles, mais la pièce était si minuscule et elle l’avait serré si fort contre elle lorsqu’elle avait repris connaissance… Qui pouvait lui reprocher ce geste d’amour désespéré ?
Liz Obert n’avait aucun souvenir de

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Crime parfait : une question de rangement

cette nuit-là.
Sinon celui d’un bruit sourd dans la chambre en pleine nuit, puis d’un vertige avant de perdre connaissance et de rouvrir les paupières, allongée sur le linoleum froid de la cave, enfermée avec le corps sans vie de son mari.
Des traces de Desflurane – un puissant gaz anesthésiant – furent retrouvées dans la chambre, ce qui orienta dans un premier temps les enquêteurs sur la piste d’une bande de voleurs endormant leurs victimes pour mieux les dépouiller. Pourtant, mis à part quelques bijoux et de l’argent liquide, il ne manquait pas grand-chose. Et

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comment expliquer un tel déferlement de violence seulement à l’encontre du mari et cette macabre mise en scène avec sa femme ?
La police songea donc à un assassinat commandé.
Après tout, Liz Obert héritait ainsi d’un joli pactole, d’autant plus que l’enquête révéla que son mari était sur le point de la quitter pour rejoindre sa jeune maîtresse ! Elle avait un mobile.
Mais enfermée de l’extérieur, sans aucune arme du crime dans la pièce, avec d’évidentes preuves que le meurtre avait été commis dans cet endroit exigu, comment pouvait-on accuser la pauvre veuve éplorée ?

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Les enquêteurs recherchèrent alors un complice.
Tous les ordinateurs de la famille furent épluchés. Les emails expédiés et reçus, même ceux qui avaient été détruits, furent retrouvés par les experts scientifiques de la police, mais rien de leur contenu ne concernait le meurtre. Téléphones portables, comptes en banque, tout fut minutieusement décortiqué en remontant sur plusieurs mois, à la recherche d’un lien entre Liz Obert et un éventuel complice. Rien.
Absolument rien.
Elle n’avait pas d’amant, pas le moindre ami qui put faire office de

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comparse. Aucun transfert d’argent douteux ni avant ni après le meurtre, aucun appel ou courriel suspect. Le vide. Et l’obligation de se rendre à l’évidence : personne n’avait aidé la future veuve à se débarrasser de son mari cette nuit-là. De plus, les traces de Desflurane dans son organisme révélées par les résultats d’expertise toxicologique établirent qu’elle avait été droguée assez massivement cette nuit tragique.
Au tribunal, le poids de son mobile ne put compenser l’absence de preuves de sa culpabilité.
L’accusation s’entêta à prouver que la barre coulissante qui fermait la porte

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de la cave avait été installée quelques jours plus tôt – un caprice de son mari avait affirmé Liz Obert, car il envisageait d’y installer une nouvelle cave à vin – et qu’elle était bien huilée. Ainsi, lorsqu’elle était relevée, disposée à la verticale pour permettre à la porte de s’ouvrir, elle ne pouvait manquer de tomber sitôt qu’on claquait la porte très fortement. Le choc faisait s’abattre la barre à l’horizontale, bloquant l’accès. De nombreux essais filmés démontrèrent qu’il était aisé de se faire enfermer dans la petite pièce à condition de claquer la porte avec violence.
Mais cela n’expliquait pas comment Liz

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Obert avait pu massacrer son mari dans cette cave sans qu’on y retrouve l’arme du crime. L’accusation envisagea qu’elle l’ait tué, puis soit sortie jeter l’arme au loin avant de revenir s’enfermer avec le cadavre. Toutefois, cette hypothèse ne résistait pas au fait qu’il y avait une telle quantité de sang, que jamais elle n’aurait pu sortir sans en mettre une goutte dans son sillage.
Ce point souleva une autre interrogation : comment le ou les criminels avaient-ils procédé, eux, pour sortir sans mettre du sang partout ?
Comme personne ne put apporter de réponse à cette question et que la

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suspecte ne donna pas de précision non plus, arguant qu’elle n’avait aucun souvenir puisqu’elle avait été droguée, ce fut l’unique point qui fit douter les jurés lors du procès.
Personne dans l’accusation ne parvint à expliquer non plus comment Liz Obert avait pu respirer du gaz anesthésiant et s’endormir sans qu’on retrouve la moindre trace d’un contenant ayant pu servir à le transporter. Tous les experts qui défilèrent à la barre furent catégoriques sur ce point : compte tenu des quantités de Desflurane retrouvées dans le corps de la veuve au petit matin, elle avait dû perdre

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connaissance en moins d’une minute.
La maison et les environs avaient été fouillés de fond en comble dans les heures suivants le drame, sans donner de résultat.
Décidément rien, absolument rien, ne permit d’impliquer Liz Obert dans la mort de son mari.
Elle fut donc libérée à l’issue de son procès, toucha le pactole du défunt et coula une retraite heureuse sans jamais plus être inquiétée.
Les bijoux disparus cette nuit-là ne refirent jamais surface, d’aucune manière connue, et pourtant la police surveilla de près tous les recéleurs du pays. Personne ne chercha à les

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écouler. Ils guettèrent les comptes de la veuve pendant longtemps pour vérifier si aucun paiement suspect n’était effectué vers un quelconque complice, sans plus de réussite. Les enquêteurs finirent par admettre que Liz Obert n’avait bénéficié d’aucune aide.
Bien des zones d’ombres demeurèrent pourtant dans cette énigme. Mais sans preuve, qui peut être condamné ?
Au final, la seule explication plausible survint quelques années plus tard, sous la plume d’un jeune journaliste à l’imagination machiavélique. Il se replongea dans l’ensemble du dossier pour rédiger une longue

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contre-enquête et nota un point surprenant qui n’avait pas été évoqué pendant le procès : au matin, lorsque Liz Obert fut retrouvée en état de choc, elle fut transportée au poste de police où elle fut fouillée avant d’être interrogée. Pleurant beaucoup, comme il fut mentionné sur le procès-verbal, elle refusa de répondre à toutes questions et réclama de voir le corps de son mari. Les policiers l’emmenèrent jusqu’à la morgue où elle resta pendant quelques minutes avec le pauvre malheureux. Elle en ressortit plus calme. Résignée. Prête à aider la police.
Pour le journaliste, toute la clé du

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mystère reposait sur ce point précis. Ces quelques minutes de recueillement accordées par les enquêteurs à une femme accablée. Quelques minutes seule avec le cadavre de son époux.
Juste avant qu’il ne parte pour être autopsié.
Elle, après ce moment, ne fut plus jamais fouillée.
N’était-ce pas le moment idéal pour récupérer un couteau et une minuscule bombonne de gaz – du format de celle utilisée pour un siphon à chantilly en cuisine ? Deux objets qu’il avait été aisé d’enfoncer dans le corps massacré de son mari ? Glissés profondément sous la peau, loin dans l’une des

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nombreuses plaies.
Tout pouvait s’expliquer ainsi.
Après avoir inhalé le Desflurane elle avait eu une poignée de secondes pour faire disparaitre l’arme du crime et la cartouche de gaz dans le corps avant de perdre conscience.
Le jeune journaliste envoya une copie de son article à la veuve.
Il reçut en retour un petit bristol signé de la main même de Liz Obert, avec ces quelques mots rédigés d’une écriture fine et élégante :
« Vous faites preuve d’une imagination admirable. Toutefois vous oubliez d’expliquer comment j’aurais pu me procurer le fameux gaz. Vous auriez pu

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imaginer que je me suis fait faire un faux permis de conduire sur Internet, ce qui est assez aisé, le tout via un cybercafé où j’aurais payé en liquide. J’aurais ensuite ouvert une boîte postale avec ce faux permis – ils sont très peu regardant quant à la pièce d’identité dans les postes – pour me faire livrer une capsule de gaz que l’on peut acheter sur Internet dans des pays à la législation leste. Aucune trace. Mais ce serait avoir beaucoup d’imagination. Et permettez-moi de vous dire que lorsqu’on en a autant, on trouve un moyen encore plus fin de s’en sortir : faire disparaître le corps. Car vous le savez : pas de corps, pas

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de meurtre.
A croire que je n’ai pas vos capacités.
Ou que je manque de pratique peut-être.
Venez donc prendre un verre de vin à la maison un soir prochain, nous pourrions élaborer maintes théories ensemble et moi vous rassurer quant à ma nature soi-disant criminelle. »
Le bristol fut retrouvé déchiré en deux dans la poubelle du journaliste.
Lui, personne ne le revit.
Jamais.

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À qui le tour ?

Françoise Bourdin

À qui le tour ?

Edition Originale

© Françoise Bourdin / Samsung, Paris, 2013

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À qui le tour ?

A tous mes fidèles lecteurs. Chaleureusement - Françoise Bourdin

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À qui le tour ?

Antonin empoigna le lourd sac de croquettes et déversa les rations dans les gamelles. Impatients, les cinq chiens le regardaient faire en se bousculant les uns les autres.
— Ma parole, on dirait qu’ils ont faim !
Une formule rituelle, qu’Antonin prononçait toujours sur le même ton enthousiaste. Il fit la distribution puis s’assit sur le bord du vieil évier de grès pour regarder manger ses pensionnaires : le couple inséparable de griffons, le jack Russel cabossé, le bâtard indomptable au museau de loup et la trop jolie chienne. Chacun avait son histoire, sans doute une histoire triste, mais on ne pouvait que le

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À qui le tour ?

deviner puisque seuls leurs yeux parlaient.
— C’est le repas des fauves ? lança Jean-Marie en entrant.
Il jeta un coup d’œil machinal autour de lui. Les couvertures des chiens s’alignaient sur le sol, deux grandes écuelles étaient pleines d’eau claire. Antonin gardait l’endroit aussi propre que possible, il n’y avait rien à redire. Cinq chiens à la maison, un âne dans le pré, la grange transformée en abri pour les chattes de passage qui voulaient mettre bas et, à présent, une petite chèvre noire… jusqu’où Antonin irait-il ? Bien sûr, mieux valait qu’il soit occupé, et après tout sa ménagerie lui

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À qui le tour ?

donnait du travail. Jean-Marie le regarda ramasser les gamelles vides, les rincer, les empiler. Antonin était un bon garçon, amoureux de la nature et des animaux, un peu benêt mais pas stupide. Dans la famille, on avait longtemps utilisé le mot « simple » pour le désigner, alors que les gens du coin disaient plutôt « le ravi ». Du coup, Jean-Marie avait abandonné tout surnom ou diminutif, même affectueux. En ce qui le concernait, son neveu s’appelait Antonin, rien d’autre. Et Antonin vivait avec lui depuis cinq ans sans lui causer le moindre problème. Ses bêtes, il les nourrissait grâce à quelques petits boulots

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effectués à droite et à gauche. Il savait réparer une clôture ou colmater une gouttière, refendre des bûches, plâtrer un mur. Jean-Marie ne pouvait donc pas le considérer comme à sa charge. Néanmoins, il l’était. Une charge d’amour et de responsabilité en tout cas. Incapable de remplir un papier correctement, Antonin était fâché avec l’administration, avec les dates et les chiffres, fâché avec toute forme de contrainte, et sans Jean-Marie il se serait vite retrouvé hors la loi ou sans abri. À la mort de sa sœur, Jean-Marie ne s’était pas posé de questions, devant l’évidence de son devoir il avait accueilli Antonin.

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À qui le tour ?

D’ailleurs, il ne s’en plaignait pas. Veuf et retraité des postes, il appréciait la compagnie de ce garçon qui, lorsqu’on savait le prendre, riait ou s’émouvait comme un gosse malgré ses trente-quatre ans.
— À notre tour de dîner, décida-t-il en faisant signe à Antonin de le suivre.
La pièce réservée aux chiens était une ancienne buanderie, tout au bout de la petite maison de pierre. Mais la porte de communication avec les autres pièces était rarement fermée et, s’ils avaient froid, l’hiver, les chiens venaient se coucher non loin de la cheminée où Antonin entretenait des feux d’enfer. Se sachant tolérés, ils se

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faisaient oublier.
Cette maison, Jean-Marie la tenait de ses parents, il y était né et il l’aimait. À l’époque de son mariage, il l’avait bichonnée pour qu’elle offre un certain confort et, ma foi, on s’y sentait bien. Lorsque Antonin était arrivé chez lui, il avait dit à tout le monde : « C’est mon neveu, je l’héberge. » Une manière de prévenir les gens que les questions insidieuses ou les commentaires ironiques seraient malvenus. Il se mit aux fourneaux, ce qu’il faisait déjà du temps de sa femme car il possédait un petit talent de cuisinier. Par égard pour Antonin, il ne préparait plus de civet de lièvre ou ce genre de plat incluant de

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manière trop flagrante un quelconque animal des bois. Si son neveu n’était pas à proprement parler végétarien, il répugnait à manger une bestiole croisée la veille sur un chemin des environs. Ce soir-là, le menu se composait de deux truites et de pommes de terre sautées à l’ail. Tandis que Jean-Marie cuisait ses poissons, Antonin mit le couvert après avoir passé un coup de torchon sur la toile cirée. Dehors, le vent soufflait fort, comme presque chaque nuit de ce printemps frileux et pluvieux.
— La chèvre ne quitte plus l’âne, ça fait une vraie paire de copains ! annonça Antonin sur un ton réjoui.

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Mais c’est drôle que personne ne l’ait réclamée…
— Pas plus que la chienne, répondit Jean-Marie en devançant la question qui allait immanquablement suivre. Antonin lui avait fait écrire une petite annonce qui avait rejoint les précédentes, bien en vue sur la caisse de la boulangerie. Trouvé chienne blanche très douce, non tatouée. Et, sans ce fichu tatouage, impossible d’identifier le propriétaire, c’est ce que leur avait répondu une fois de plus au téléphone le responsable de la SPA. Mais peut-être la chienne était-elle équipée d’une puce électronique, et dans ce cas il fallait l’amener pour le

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savoir. Antonin s’y refusait car, une fois là-bas, qu’adviendrait-il de la pauvre bête ? La mettrait-on aussitôt en attente dans une cage dont elle ne sortirait plus ? Antonin avait le chic pour tomber sur des animaux errants que nul ne réclamait jamais, si celle-ci ne faisait pas exception à la règle, elle serait condamnée.
— À quelle heure, le loto ? s’enquit Antonin en attaquant sa truite.
Il suivait les résultats du tirage avec une extraordinaire bonne volonté, persuadé que son oncle finirait par avoir son jour de chance. Ou alors, c’était pour le plaisir du petit verre d’alcool servi ensuite pour se consoler

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d’avoir encore perdu.
— Loto, à qui le tour ? dit Jean-Marie en imitant la publicité.
Cette voix féminine qui susurrait : « À qui le tour ? » semblait promettre toutes les félicités. Jean-Marie y croyait sans y croire, néanmoins il remplissait sa grille chaque semaine. Si on songeait à la loi des probabilités, s’arrêter maintenant serait idiot.
Antonin se leva pour aller remettre une bûche dans la cheminée. La gerbe d’étincelles qu’il provoqua fit sursauter la chienne blanche qui était timidement venue se coucher devant l’âtre.
— Elle a froid, la pauvre…

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Fine, élégante, la jolie chienne avait un poil ras et brillant qui ne la protégeait guère.
— Ça devait être une bête d’appartement, estima Jean-Marie.
Mais, dans ce coin du Lot, il n’y avait que des maisons de pierre, une zone pavillonnaire à l’entrée du village et, beaucoup plus loin, quelques belles propriétés là où commençaient les vignes d’appellation Cahors.
Antonin tendit la main vers la chienne pour caresser sa tête soyeuse.
— Son regard, dit-il, c’est terrible.
Les yeux dorés, rivés sur lui, exprimaient une certaine appréhension, et surtout un immense

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désespoir.
— Le tirage ! avertit Jean-Marie qui venait d’allumer la télé.
Tous les samedis, le même cérémonial captivait l’oncle et le neveu, qui regardaient tourner les boules dans les sphères, fascinés. Pourtant, ce soir-là, Antonin n’y prêta pas l’attention habituelle, préoccupé par la chienne blanche qui lui faisait de la peine. Pour tous les autres animaux qu’il avait recueillis, il s’était senti dans la peau d’un bienfaiteur en leur offrant à boire, à manger et un toit. Il avait soigné leurs blessures, conquis leur affection, même celle du bâtard indomptable au museau de loup. Celui-là avait dû être

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À qui le tour ?

souvent battu car il avait mis des semaines à se laisser approcher. Mais la chienne blanche était différente. Elle ne craignait pas l’homme, ne semblait pas malade, pourtant son attitude avait quelque chose de bizarre.
— Qu’est-ce que tu attends, ma pauvre ? marmonna Antonin.
Voilà, c’était ça, cette bête n’était qu’attente et chagrin.
— Encore perdu ! annonça Jean-Marie. Eh bien, ça mérite un petit verre…
Il froissa son ticket et alla le jeter dans le feu, comme tous les samedis.
— Loto, à qui le tour ? dit-il en fixant les flammes.
Jamais il ne s’était demandé de

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À qui le tour ?

manière précise ce qu’il ferait s’il gagnait. Un voyage ? Non, il n’avait pas le goût de l’exotisme. S’offrir un beau vélo ? Il avait passé l’âge de fanfaronner, et les routes du causse étaient trop raides. Peut-être une nouvelle voiture pour remplacer sa Peugeot hors d’âge ? Ses ambitions étaient modestes mais, à vrai dire, il ne manquait de rien. Quant à assurer l’avenir d’Antonin, tout l’argent du monde ne pouvait rien pour son neveu. En fait, ce que Jean-Marie désirait le plus était de vivre longtemps afin de continuer à veiller sur ce grand garçon trop simple que le destin lui avait confié. Hélas, l’espérance de vie ne

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s’achetait pas non plus.
Il ouvrit le buffet et prit la bouteille de liqueur de framboise. À peine l’eut-il posée sur la table qu’un concert d’aboiements éclata dans la pièce aux chiens. En même temps, Jean-Marie perçut un bruit de moteur, puis des pneus crissèrent sur les cailloux, devant la maison.
— Bon sang ! Qu’est-ce que ça peut bien être ?
Neuf heures du soir, ce n’était pas le moment des visites. D’ailleurs, Jean-Marie en recevait fort peu. Il se dirigea vers la fenêtre et appuya son front au carreau, les mains en œillères. Il discerna vaguement la masse d’une

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À qui le tour ?

grosse voiture sombre, dont un inconnu venait de descendre.
— Enferme les chiens et fais-les taire, dit-il à Antonin tandis qu’on frappait à la porte.
Lorsqu’il ouvrit, une bourrasque s’engouffra dans la maison, faisant ronfler la cheminée. L’homme qui se tenait sur le seuil était grand, vêtu d’un beau pardessus et d’une longue écharpe.
— Désolé de vous déranger, je sais qu’il est tard mais…
Avec un geste d’excuse, l’inconnu jeta un coup d’œil anxieux derrière l’épaule de Jean-Marie. Voyant la salle de séjour vide, il sembla désemparé.

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À qui le tour ?

— C’est un voisin qui m’a donné votre adresse, ajouta-t-il. À la boulangerie, cette annonce…
Il n’eut pas le temps d’en dire davantage. Jaillie des mains d’Antonin qui n’avait pas pu la retenir dans l’autre pièce, la chienne blanche vint se jeter contre les jambes de l’inconnu.
— Oh, ma princesse ! souffla-t-il d’une voix rauque d’émotion.
Se renversant sur le dos, la chienne se mit à gémir, éperdue.
— Princesse, c’est son nom ? demanda Antonin.
L’homme tourna la tête vers lui et le considéra d’un air ébahi. Avec sa tignasse hirsute, ses petits yeux ronds,

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À qui le tour ?

sa stature de bûcheron et son sourire d’enfant, Antonin surprenait toujours au premier abord.
— Elle s’appelle Lola.
Comme pour saluer Lola, dehors l’âne se mit à braire par-dessus le bruit du vent. Ce cri particulier, qui tenait du fou rire hystérique et de l’appel au secours, acheva de déconcerter le visiteur. Il se pencha vers sa chienne, posa la main sur elle.
— J’y suis tellement attaché…, soupira-t-il.
Il n’aurait pas eu besoin de le dire, les deux autres le voyaient bien.
— Vous tenez une sorte de refuge, alors ? demanda-t-il en se redressant.

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Son regard se posa sur le jack Russel cabossé, sur le bâtard au museau de loup, puis sur le couple de griffons qui avaient suivi Antonin.
— C’est mon neveu qui s’en occupe, expliqua Jean-Marie. Il aime les bêtes.
— Moi aussi ! s’exclama l’inconnu dans un élan. Vous n’imaginez pas la reconnaissance que j’éprouve. Je croyais Lola perdue, mourant de froid, de faim, peut-être écrasée, et je n’en dormais plus !
Il s’interrompit de façon abrupte, gêné de s’être laissé aller.
— C’est bien que vous soyez venu, dit Antonin. La chienne ne se plaisait pas trop ici. Elle vous attendait.

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De nouveau, le visiteur le dévisagea, puis il se mit à sourire, et cette expression fit de lui un homme différent. Il ouvrit son pardessus, sortit un chéquier de sa poche intérieure. Sans un mot, il s’approcha du buffet où il s’appuya pour écrire.
— Nous ne demandons pas de récompense, protesta Jean-Marie.
— Je sais bien. Mais j’aurais donné n’importe quoi pour la retrouver, vous comprenez ?
Jean-Marie le rejoignit, regarda la somme, ouvrit la bouche, mais l’autre le devança.
— C’est pour le refuge. Pour tous les animaux que vous trouverez, que vous

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À qui le tour ?

aiderez.
Il rangea son chéquier, et d’une autre poche sortit une superbe laisse de cuir rouge.
— Je l’avais prise à tout hasard…
La chienne, qui ne quittait pas sa jambe, se laissa attacher avec la même fierté qu’une femme à qui on aurait posé un diadème sur la tête.
— Merci, murmura encore l’inconnu, merci du fond du cœur.
Sans attendre qu’on le raccompagne, il gagna la porte et disparut. Jean-Marie écouta le bruit du moteur qui démarrait, celui du vent qui cernait toujours la maison.
— Il a donné de l’argent ? voulut savoir

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Antonin.
— Oui… Pour toi. Enfin, pour tes bêtes.
— Combien ?
— Beaucoup.
Énoncer le montant ne ferait qu’embrouiller les idées d’Antonin.
— Je suis content parce qu’elle me faisait de la peine, cette Lola. Elle ne se mêlait pas aux autres et elle ne mangeait rien.
Se tournant vers les chiens, Antonin ajouta :
— Je vais pouvoir vous gâter !
Jean-Marie prit le chèque, le relut plusieurs fois pour être certain de ne pas se tromper, mais les chiffres étaient bien là, tracés d’une main

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ferme.
Antonin le rejoignit, jeta un coup d’œil au papier.
— Ah oui, c’est beaucoup, dit-il simplement.
Peut-être comprenait-il plus de choses que Jean-Marie ne se le figurait, après tout.
— Demain, je consoliderai l’abri de l’âne. Si ce vent insiste, le toit finira par s’envoler. Dis donc, tonton… Faut pas que ça nous empêche de boire notre petit verre, hein ?
Il se balançait d’un pied sur l’autre, signe de grand contentement chez lui. Jean-Marie le contempla un instant puis hocha la tête. Tandis qu’il

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retournait vers la table pour servir l’alcool de framboise, Antonin alla ajouter une dernière bûche dans le feu. Couchés en rang d’oignons devant la cheminée, les chiens s’étaient endormis.
— Allez, on trinque !
L’un à côté de l’autre, les yeux sur les flammes, l’oncle et le neveu savourèrent la première gorgée en silence. Au bout d’un moment, perdu dans sa rêverie, Jean-Marie murmura :
— Loto, à qui le tour ?
Et lui aussi, sans s’en apercevoir, eut alors un sourire de gosse qui le fit étrangement ressembler à son neveu.

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Irène Frain

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« On étouffe… » « Je n’en peux plus… » « Qu’est-ce qu’il fait chaud ! » « Infernal. » « On crève… »
Depuis ce matin, ils n’arrêtent plus. C’est Judith, l’aînée de la tribu, qui a commencé. Ma sœur Christel lui a emboîté le pas. Puis les jumeaux, David et Solenn, s’y sont mis. Tante Inès a fermé le ban. Au lamento, elle a bien sûr ajouté sa variante écolo :
— Intenable ! Forcément, la fonte des pôles…
J’ai failli lui répondre : « Ce qui est intenable, c’est la mort de papa. » Mais je savais trop bien qu’elle allait reprendre la rengaine qu’elle me sert depuis qu’on l’a enterré, il y a trois

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jours, au petit cimetière marin bâti derrière le phare : « Reviens donc du côté des vivants ! Réconcilie-toi avec les forces de la vie ! » À chaque fois je lui ai rétorqué : « Épargne-moi tes belles phrases ! » Aujourd’hui, plus la force.
La chaleur. Et surtout l’énergie de tante Inès. Rien ne l’abat. À soixante-quatre ans, elle se lève chaque matin en conquérante. Sans elle, je ne sais pas comment j’aurais fait il y a deux ans, quand Maman est morte. Maintenant c’est le tour de Papa mais cette fois, elle peut me dire tout ce qu’elle veut, rien n’y fait. Le pire, c’est que ça ne la décourage pas :

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— Oui, bon, maintenant que ton père n’est plus là, tu flippes, tu n’as pas de compagnon, pas d’enfants. Et alors ? Fais comme moi, pense aux autres ! Allez, viens à la plage !
Bourrue, Inès. C’est sa façon d’aimer. Elle détonne avec son physique, silhouette ultra-mince, traits délicats de madone italienne. Ses longs séjours en Inde ont fripé sa peau fragile. Facile pourtant d’imaginer qu’elle a été très belle.
— …Ou va te balader, ramasser des palourdes, n’importe quoi mais ne reste pas dans cette baraque qui empeste les souvenirs et la poussière ! Secoue-toi, Inès !

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Oui, ma tante porte le même prénom que moi. Ça donne à nos échanges un côté surréaliste. Je n’y suis toujours pas habituée : on ne se connaît que depuis deux ans. Elle a déboulé du Népal le jour des obsèques de maman et depuis, elle s’est fixée en France. Vingt-cinq ans qu’elle était en Asie à « faire dans l’humanitaire » comme disait papa, sur un ton caustique que je ne lui connaissais pas. Dès que je l’ai connue, je me suis furieusement attachée à elle, en dépit de son prénom qui a semé la confusion dans les conversations de la tribu : quand elle parle, ma tante, j’ai toujours l’impression d’être poursuivie par mon

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ombre.
Jusqu’à ce matin, ça n’a fait que m’agacer. Aujourd’hui — sûrement la chaleur — j’explose :
— Fiche-moi la paix !
Ça ne l’ébranle pas :
— Reste donc à mariner dans ton étuve !

*

Ils sont partis. C’est vrai, la maison est une étuve. Mais au moins je suis seule. Seule avec mes souvenirs, dans les odeurs de sel et de poussière qu’a toujours la maison quand on la rouvre.
Surtout sous les toits, là où Papa

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m’avait aménagé, vers treize-quatorze ans, mon coin à moi. Rien qu’une soupente. Et au fond, un petit bric-à-brac où j’allais lire quand les autres, déjà, préféraient la plage. Personne ne va jamais là-haut : c’est toute une affaire, d’y monter, on y accède par une trappe. Pour la dégager, il faut insérer un grappin dans un anneau placé en son centre et tirer d’un bon coup sec. On se retrouve en face d’un escalier escamotable. On le déplie puis on gravit les marches, gare au vertige. Une fois en haut, on entre dans une pièce basse de plafond. Seul éclairage, une fenêtre du type “œil-de-bœuf”. Elle donne sur le phare, la vue est superbe.

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Papa, rien que pour moi, avait raccordé la pièce au réseau électrique. Il avait compris que j’étais différente de ses autres enfants, que j’avais besoin de solitude, de repli. On se parlait, lui et moi, sans avoir besoin de parler. Voilà pourquoi j’ai si mal depuis qu’il n’est plus là. Ce silence rempli de messages muets, je ne l’aurai plus.

Je traverse la soupente. « Atroce, la chaleur ! » s’écrierait Tante Inès. « Qu’est-ce que tu fiches là ? » Je ne répondrais rien, elle ne comprendrait pas. Moi, quand j’avais treize ans, c’est ici que je venais lire mes Fantômette dans mon fauteuil crapaud. Puis à

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seize, les livres de poche qui ont changé ma vie. Et ce matelas, c’est celui que j’ai monté en douce quand j’ai eu mon premier petit ami.
Je m’approche de l’œil-de-bœuf. La marée descend, découvre la plage qui s’arrondit au pied du phare. Onze heures du matin, mer d’huile. Je connais ma tribu sur le bout des doigts : des fous de plage. Ils ne seront pas rentrés avant d’être morts de faim. Deux heures de paix devant moi. Je m’affale sur le matelas.
Tiens, sur la planche, à droite, mon vieux lecteur de cassettes. Qu’est-ce que j’écoutais en ce temps-là ?
J’avance la main. Puis je la retire :

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cette boîte, par-dessus les vieilles cassettes, un coffret à couverts, on dirait. Oui, c’est la ménagère de maman. Qu’est-ce qu’elle fait là ? Et si bien en vue ?

*

Un coup de papa. Il savait qu’après l’enterrement, je monterais dans la soupente. Seule, sans rien dire à personne.
D’avance, je saisis qu’il m’a laissé un signe. Mais des lettres à la place des couverts, si je m’attends à ça !
Elles sont classées. Deux dossiers identiques, de couleur grise.

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Qui a parlé de coup de chaud, tout-à-l’heure ? Tante Inès, moi ? Je suis en nage. Et j’ai le tournis.

À première vue, pourtant, rien que du banal. Dans la première chemise, une dizaine de courriers échangés par mes parents au printemps 1982. Ma mère est ici même, dans la villa, et Papa en Afghanistan car, première nouvelle, il a « donné dans l’humanitaire », comme Tante Inès. Cela dit, d’après les dates des courriers, son séjour là-bas a été bref : trois mois
Il faut dire que ma mère était enceinte de ma sœur aînée, Judith. Ils n’étaient pas encore mariés. Papa, cependant —

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je reconnais bien là ses manières de despote — a contraint Maman à ne pas faire d’échographie. Malgré tout, il proclame qu’il aimerait bien « commencer par un fils ». Puis il ajoute : « Je vais rentrer dans quinze jours, tout devient trop dangereux, il y a des mines partout ; et comme tu en es à sept mois… Donc pour parer à tout, choisissons tout de suite un prénom. Pour un fils, je te propose David. Ou Philippe, comme moi. Si c’est une fille : Judith, Christel, Solenn. »
Je me fige : dès 1982, tous les prénoms de notre future tribu figurent sur la liste. Pour les filles, dans l’ordre où ils ont été donnés. Sauf qu’on a

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sauté mon tour. J’aurais dû m’appeler Solenn. Enfin mon nom ne figure pas sur la liste. Et pourquoi est-ce que je porte le nom de ma tante ?

Dans le courrier suivant, ma mère annonce à mon père que pour une fille, ce sera Judith. Et David pour un garçon. « Je ne veux pas de Philippe, ça ferait des confusions ». Je fais un saut de carpe : et moi, Inès, pour les confusions ? On ne s’est pas gêné !
Cette fois, c’est la suée de la colère, il me faut un verre d’eau, vite. Je traverse la soupente, redégringole l’escalier, saisis le grappin, replie l’escalier.

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Bien m’en a pris : au moment où je referme la trappe, j’entends, depuis le sentier qui mène la maison, les piaillements du fils de Christel. Puis la voix de Tante Inès :
— A-t-on idée de laisser un enfant de trois ans crapahuter dans les rochers ! J’espère seulement qu’il y a une bonne armoire à pharmacie dans cette bicoque !
Et elle n’attend pas d’avoir poussé la porte pour vociférer :
— Inès ! Tu peux me trouver du désinfectant ? Et des pansements, vite !
— Qu’est-ce qui se passe ?
— Allons, bouge-toi ! Tu as vu le petit ?

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Pas de quoi en faire un drame, le gamin s’est simplement écorché les genoux et les paumes. Je m’abstiens de relever, Inès en profiterait pour reprendre son cours de morale : « Tu te replies sur ton petit nombril alors que c’est en s’intéressant aux autres qu’on s’en sort… » Je file donc inspecter les deux salles de bains. Leurs armoires de toilette sont quasi-vides. Je jubile :
— Rien trouvé ! Tu aurais aussi vite fait de prendre la voiture et d’aller à Locmaria…
Un petit silence. Puis Tante Inès tranche :
— OK ! Et on en profitera pour aller au

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marché bio de Kergrist !
— Oui, renchérit Christel, d’autant qu’il manque du pain, de la salade, du lait…
Tante Inès, déjà, s’empare de la main du gamin. Et souffle dessus :
— Tu vas voir : le bobo, pfft !

Je sais maintenant pourquoi je l’aime, Tante Inès, même si elle me tape sur les nerfs : c’est de la joie en marche. Maman était plus froide, plus mélancolique, comme je suis.
Pourtant la vie ne l’a pas gâtée : elle a perdu son mari à trente-cinq ans. Elle venait de l'épouser. Elle n’a pas refait sa vie, n’a jamais eu d’enfants. N’empêche, elle lit en moi avec

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l’intuition d’une mère. La preuve, voici qu’elle revient sur ses pas :
— Inès, depuis que ton père est mort, tu en fais un dieu. Mais ce qu’elle en a bavé, ma sœur, avec lui… Un tyran ! Et un fou ! Tu sais ce qu’il m’a demandé, avant de mourir, quand il a su qu’il était condamné et qu’il n’avait plus le goût à rien ? L’adresse d’un hypnotiseur ! Et tu sais pourquoi ? Pour qu’il lui rende l’envie de fumer !
Je connais papa, c’est sûrement vrai. Je devrais éclater de rire. Pas moyen. Elle part alors d’un long soupir :
— Allez, je te laisse, rumine bien, marine bien. Qu’est-ce qu’il fait chaud dans cette baraque !

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Et cinq minutes plus tard, comme je le souhaitais, je me retrouve à nouveau là-haut, dans l’étuve de la soupente, face à la seconde chemise.
Elle est beaucoup plus maigre que l’autre : cinq missives échelonnées de janvier 1985 à mai 1985, toutes postées d’un village de Haute-Savoie, à l'exception de la dernière. Pas de courriers de mon père, cette fois. Seulement ceux de son correspondant. Ou plutôt de sa correspondante. Tante Inès.
Pourquoi est-ce que je tremble ? Parce que je suis née en février de cette année-là ?

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*

10 janvier. « Ce réveillon a été un désastre. Tu as tout cassé. Quel fou tu fais ! »
Le courrier de Tante Inès, à l’évidence, est une réponse à une lettre d’amour de mon père : « Je ne veux plus que tu m’écrives. Anne est ma sœur. Et vouloir quitter sa maîtresse alors qu’elle est enceinte de son troisième ! » Elle évoque aussi une déclaration enflammée que Papa lui a faite lors du fameux réveillon quand maman, épuisée, était allée se coucher. « Je sais tu es sincère quand tu dis que tu m’as connue trop tard, etc. Mais on

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peut être fidèle à un mort, Philippe. Et n’en rajoute pas, s’il te plaît, je vais tellement mal depuis que Pierre n’est plus là. Le choc que j’ai eu quand je l’ai vu mort sur la piste de ski. Un an que c’est arrivé mais je n’en sors pas, c’est même de pire en pire. De toute façon, si je te réponds, c’est uniquement pour te demander de ne plus m’écrire. Tu vas aussi cesser de me téléphoner. »

27 janvier, elle a coupé les fils du téléphone. Bien d’elle. Mais Papa — bien lui, ça aussi — lui a encore écrit. Elle lui répond d’un bref billet : « Philippe, tout ce que tu as à faire, c’est d’épouser Anne vite fait. Je n’aurais

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jamais dû te parler de ma dépression, tu en profites. De toute façon j’ai horreur de ton blablabla : reviens du côté des vivants, réconcilie-toi avec les forces de vie, etc. »
Tiens, ses grandes phrases, Tante Inès les a piquées à Papa ? Et elle a fait une dépression ? Elle ?
À nouveau, j’ai atrocement soif. Mais plus question de descendre pour avaler un verre d’eau. J’ai encore plus soif de vérité.

3 février. « Ce n’est même plus à cause de ma sœur. Tu veux entrer dans ma vie par effraction. J’ai assez de mes problèmes, le froid, ma chaudière qui

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est foutue. Je vais bazarder ma maison. Et toi, tu ferais bien d’arrêter de fumer. Ta lettre puait le tabac. »

22 mai, pour finir, trois mois après ma naissance. Tante Inès a rejoint un ashram. Yoga, méditation, jeûnes. « Philippe, c’était ça ou me tirer une balle dans la tête. Ravie pour ton bébé. Quoique je désapprouve complètement ta façon de faire de ta femme une poule pondeuse. Trois enfants en trois ans, tu es cinglé. Et ton obsession d’avoir un fils, grotesque. Tu me dis aussi que la petite, tu l’as appelée Inès. Et ma sœur a accepté ? Claire est fine mouche, elle n’a rien dit mais je

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suis sûre, elle a tout pigé. À commencer par ce qui m’a poussée à prendre le large ! »
Je respire. Mais j’en pleure aussi, que Tante Inès, pour revenir, ait attendu que sa sœur soit morte.

Dernier courrier, un courriel. Été 2011, elle écrit depuis le Népal où papa l’a jointe pour lui annoncer la mort de Maman. « Je rentre, mais pas d’illusions, Philippe. Depuis 1985, le film est fini. »
Tout de même, un petit accès de nostalgie : « Comme lien, il nous restera le prénom de ta petite troisième. Celui de l’amour qui n’a pas

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été fait. Le plus beau. Donc un baiser tout spécial à Inès. Elle a quoi, maintenant ? Vingt-cinq, vingt-six ? »
Je revois alors le matin de soleil où nous avions enterré Maman. Comme Papa, au cimetière marin, derrière le phare. Tante Inès portait un sari indien, ça m’avait frappée. Mais je me souviens encore mieux de l’impression que j’ai eue quand elle m’a serrée dans ses bras : celle de m’être trouvée une seconde mère.

*

Je suis redescendue de la soupente bien avant son retour. Pressée de la

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revoir. Lorsqu’elle est rentrée, Inès-ouragan, comme toujours, je l’ai serrée dans mes bras. Quand je l’ai lâchée, elle m’a scrutée de ses yeux bleu-bonté :
— Dis-moi, toi…
J’ai rougi comme je ne l’ai jamais fait de ma vie. A-t-elle a compris que j’avais trouvé ses lettres ? Je ne saurai jamais, elle s’est bornée à souffler :
— Quelle folle tu fais ! Bien la fille de ton père…
Puis elle a soupiré :
— Ce qu’on étouffe !
Les autres arrivaient. Christel venait d’extraire son fils de la voiture ; Judith, Solenn et David remontaient de la

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plage, encombrés de leurs gamins, bouées, ballons, serviettes, parasols.
J’ai décidé de ne rien leur dire, pour les lettres et la liste des prénoms. Et quand ils ont recommencé leur litanie : « On sèche sur pied ! » « On fond sur place ! » « On crève ! » « L’enfer ! » j’y suis allée à mon tour de mon petit couplet :
— Oui, sacré coup de chaud !

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Les soirs de match des Canadiens, au Centre Bell de Montréal, la ville est différente. L’atmosphère, l’ambiance sont teintées d’effervescence. Dans les maisons, on s’installe devant les postes de télévision, tandis que des livreurs de pizzas, sillonnant les rues, assurent le ravitaillement. Les bars se remplissent à mesure que l’heure du coup d’envoi approche, et les clients s’amassent autour des écrans géants. Quant aux plus chanceux, ceux qui ont obtenu le sésame pour entrer dans la patinoire, ils affluent des rues principales du centre-ville, convergeant à l’angle du boulevard René Lévesque et de la rue de la Montagne, là où se dresse

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l’immense cube que forme le Centre Bell. La ville entière bruisse d’un puissant sentiment d’unité. Go Habs, Go.
C’était l’un de ces soirs-là. Les Canadiens recevaient les Bruins de Boston, l’adversaire de toujours. C’était le premier match de l’année, d’une année qui n’a plus d’importance. Les maisonnées étaient pleines, les bars étaient pleins, le Centre Bell était plein. C’était un soir de match. C’était un match important. Milieu de la première période. Temps de jeu écoulé : 13 minutes sur 60 au total.

– Interruption du jeu, un joueur est

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immobile sur la glace.
Jos était entré sur la glace pour la première fois de sa vie. Vingt ans, et pour la première fois il faisait son apparition sous le maillot des Canadiens. Il enjamba la rambarde qui séparait le banc des joueurs de la glace et s’élança. Premières secondes de son premier match en Ligue nationale. Il entendit l’acclamation de la foule monter. Ces cris de joie, c’était pour lui. Il rêvait de ce moment depuis qu’il avait l’âge de cinq ans. Quelle légende du hockey deviendrait-il ? La sienne. Sa propre légende. Il avait travaillé trop dur pour emprunter les légendes des autres.

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– On demande l’équipe médicale. L’équipe médicale est attendue sur la glace immédiatement.

Il se rappellerait toujours ce jour, quelques mois plus tôt. Pendant le camp d’entraînement d’été de l’équipe qu’il avait été invité à rejoindre pour un essai. Une après-midi, alors que le camp n’était pas encore terminé, Berthon, le coach, était venu lui dire qu’il le gardait. Il allait intégrer l’équipe. Il rejoignait la Ligue nationale de hockey. « Faudra forcir un peu, avait dit Berthon. T’es doué, mais t’es trop fragile. Les gars en NHL sont pas des tendres. Je veux pas que tu te blesses

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au premier contact ». Fragile, mon œil. Il s’était entraîné comme jamais. Il arrivait dans les salles de gym avant ses coéquipiers et il partait après eux. Il était plutôt maigre pour un défenseur, c’est vrai. Mais il avait le talent pour compenser. Et surtout, la détermination. Quand on veut, on peut.

– Je crois qu’il ne bouge plus. Il faut l’évacuer vers l’Hôpital général. Prévenez les ambulanciers.

Le match avait débuté dans l’allégresse des retrouvailles avec le public. Il était dans la cinquième ligne ; assis sur le banc, il attendait son tour.

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Il attendait ses premières minutes de jeu. Il était concentré comme jamais. Dans le vestiaire, l’entraîneur avait longuement insisté pour que les joueurs gardent un œil sur la nouvelle recrue des Bruins. Un tout jeune gars, qui faisait ses premiers pas en NHL, joueur rapide et massif que l’on surnommait le Taureau. Dans le monde du hockey, on ne parlait que de lui. Toutes les équipes s’étaient battues pour lui faire signer son premier contrat ; les Bruins lui avaient fait un pont d’or. Les observateurs qui avaient vu le Taureau jouer en ligue junior avaient dit qu’ils n’avaient pas vu pareil talent depuis le grand Gretzky.

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– Ça va, mon garçon, tu m’entends ?
– Oui…
– Ton nom, tu peux me dire ton nom ?
– J’ai… j’ai mal…

Première ligne. Les Bruins avaient attaqué sec. Le Taureau était impressionnant. Rien ne pouvait l’arrêter. Au bout de deux minutes de jeu, il marquait déjà. Erreur défensive du capitaine des Canadiens. Jos avait vu l’agacement transparaître sur le visage du coach Berthon. Qu’il le laisse entrer sur la glace et il verrait qu’il avait fait le bon choix en l’intégrant dans l’équipe. Il l’arrêterait, lui, ce Taureau. Il avait consacré toute sa vie

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pour atteindre cet instant. Il se souvint de ces vacances en famille, dans une maison près d’un lac. Il avait passé ses journées à lancer des pierres dans l’eau. Lancer pendant des heures, et jour après jour, voir les pierres s’envoler toujours plus loin. Forcir. Progresser. Tous ces efforts, il les avait faits pour atteindre ce jour béni.

– Placez-le doucement sur la civière, prévenez l’Hôpital général… Ne t’inquiète pas, mon garçon, ça va aller.

Deuxième ligne. Le Taureau était en feu. Il ne le quittait pas des yeux. Tous les efforts, tous les sacrifices pour en

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arriver là. A s’entraîner jour et nuit, sans relâche. Il avait arpenté les ligues mineures, progressant de semaine en semaine, s’illustrant de plus en plus. De l’aube au soir, il s’était entraîné. Il avait vu son corps changer. Le Taureau était parvenu à traverser une nouvelle fois la défense et, d’un boulet de canon époustouflant, il avait marqué son deuxième but de la soirée.

– Tu m’entends ?
– Je crois...
– Peux-tu bouger ? Peux-tu te relever ?
– Je… je crois pas.

Troisième ligne. L’entraîneur avait

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envoyé la troisième ligne au front. L’abnégation qu’il lui avait fallu pour en arriver là. Au centre d’entraînement de Brossard, là où les Canadiens devenaient des Canadiens, il n’avait pensé qu’à ça. L’hymne du club, les acclamations de la foule. Combien de fois, enfant, était-il allé dans l’ancien Forum, reconverti en centre commercial, courir en rond devant les anciens gradins laissés en souvenir, comme s’il patinait ! Il levait les yeux jusqu’au dernier niveau et il imaginait la foule qui scandait son nom.

– Il faut l’évacuer au plus vite.
– Est-ce que c’est grave ? Je crois que

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je ne sens plus mes jambes.
– Ne t’inquiète pas, mon garçon. On va t’emmener à l’hôpital.

Quatrième ligne. Il avait repensé à cette fille rencontrée dans un bar du Vieux Port la veille. Ils s’étaient longuement regardés, ils s’étaient parlé. Elle ne savait pas qui il était. Elle avait dit qu’elle était fan des Canadiens, qu’elle serait au Centre Bell pour le premier match. Il n’avait rien dit. Ils s’étaient donné rendez-vous le dimanche, place Jacques-Cartier. Il lui avait fait promettre de bien regarder le match. Elle avait promis en riant, sans bien comprendre. La surprise que

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cela lui ferait quand elle le verrait sur la glace. Il avait hâte de la retrouver demain. Son attention était revenue au match : il avait vu le Taureau remonter la patinoire. Il faisait le jeu tout seul. Il avait trompé tous les joueurs adverses, puis le gardien, et il avait mis son troisième but de la soirée, en poussant un hurlement de joie. C’en était presque surréel. Il était dans la forme de sa vie. Temps de jeu écoulé : 13 minutes sur 60 au total.

– Placez-le sur la civière... A trois on lève ! 1… 2… 3…
– J’ai peur…
– Ce n’est rien. On va faire un contrôle

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à l’hôpital, ce ne sera rien, tu verras. Ne t’inquiète pas. On va te mettre une minerve pour ta nuque. Juste par précaution.

Cinquième ligne. C’était à son tour. L’entraîneur l’avait envoyé sur la glace en lui faisant un signe rageur. « Montre-moi que tu mérites ta place, Jos ! Débarrasse-moi de ce type ! »

– Ça va ?
– Coach ? Je suis désolé, coach. Ils m’emmènent à l’hôpital.
– Je sais, je vais venir avec toi.
– Non, coach. On a le match.
– T’inquiète pas pour ça.

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Il était parti comme une fusée. Le Taureau avait déjà le palet dans la courbe de sa canne. C’était un joueur gigantesque : il le vit fendre la glace à une vitesse folle. Une montagne de muscles. Il l’avait vu foncer droit sur le but, il devait l’empêcher de marquer à tout prix. Il s’était élancé pour le contrer.
Il s’était élancé. Pour la fille du bar, pour les années passées à s’entraîner, pour ses rêves à réaliser.
Les deux corps s’étaient entrechoqués dans un bruit d’os cassés épouvantables. Le choc avait été tellement violent que l’entraîneur, fait rarissime, s’était précipité sur la glace

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pour s’enquérir de l’état de santé de son joueur.

– Interruption du jeu, un joueur est immobile sur la glace.

Il était emmené hors de la glace ; couché sur la civière il ne voyait pas ses coéquipiers livides. Il ne voyait que l’immensité de la patinoire au-dessus de lui. Les vingt mille spectateurs étaient tous silencieux.

– Tout va bien
– Et le match ? Vous devez rester.
– Je vais venir avec toi. Il va reprendre.

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Il fut transporté dans les souterrains du Centre Bell et chargé dans l’ambulance qui l’attendait, les portes ouvertes et le moteur en marche. Le véhicule d’urgence partit aussitôt, traversant Montréal, sirènes hurlantes. Il passa sur Saint-Laurent ; les pubs, sous le choc, étaient silencieux. Dans les maisonnées, les gens s’étaient tus.

– Tout va bien, tout va bien.
– Oui, coach. Désolé de m’être blessé.
– Ne sois pas désolé.
– Je ne veux pas vous décevoir. Premier match, vous comprenez. Je voulais tout donner. Je vais me rattraper la prochaine fois, c’est

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promis.
– T’étais parfait, je te dis, parfait.

L’ambulance arriva à l’hôpital. Au Centre Bell, le match avait repris.

– Reprise du match. 3-0 pour les Bruins.

Dans les pubs de Saint-Laurent, l’agitation avait recommencé. Dans les maisonnées, on remplissait à nouveau les verres et découpait les pizzas. Dans la salle de tri de l’Hôpital général, l’entraîneur lui prit la main.

– Tenez-moi au courant du score,

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Coach.
– Bien sûr.
– Ils disent qu’ils doivent faire un scan ?
– Oui, juste par précaution.
– Il faudrait que je téléphone à mes parents. Ils doivent s’inquiéter.
– Je vais les prévenir.
– Non, attendez les résultats du scan. Je les appellerai moi, après. Je sens déjà que ça va mieux. Je serai sur la glace demain, coach. Vous pouvez compter sur moi. Vous savez, j’ai travaillé tellement dur pour en arriver là.

Immobilisé sur le dos, le cou bloqué

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par une minerve, il ne pouvait pas voir le visage couvert de larmes de son entraîneur. Ni la mine atterrée des médecins. Comme il ne pouvait pas les voir, il parlait de l’avenir. Comme il ne pouvait pas les voir, il ne pouvait pas comprendre. Il ne remarcherait jamais plus. Dans la salle de garde voisine, deux infirmiers en pause suivaient le match. Mi-temps. Le commentateur revenait sur l’incident qui s’était produit une dizaine de minutes plus tôt. « Quelle violence, le joueur vedette des Bruins, John Toro, a été victime d’une véritable agression sur la glace alors qu’il s’apprêtait à marquer son quatrième but de la soirée. Il se

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pourrait bien qu’il ne remarche plus jamais. L’auteur de la charge est Jos Boulard, le numéro 23 des Canadiens, qui faisait sa première apparition sur la glace. Et probablement sa dernière, si vous voulez mon avis. Le coach l’a d’ores et déjà renvoyé dans les vestiaires… »

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Béatrice
Willaume-Couturier

LA CHALEUR DE L'AFRIQUE

Edition Originale

© Béatrice Willaume-Couturier / Samsung, Paris, 2013

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L’enfant

J’ai gagné ce concours grâce à toi, Malika. Ton visage maintenant est connu dans le monde en entier. Tu t’étales en immensité jusque sur les buildings de Times Square.

Je suis primé, j’ai capturé l’Enfance.

Je traînais en Afrique avec mon vieil appareil photo, marginal désœuvré, reporter-photographe raté, en quête de clichés. Et puis je t’ai vue.

Il y a de la gravité dans tes yeux noirs, Malika, lorsque tu regardes mon

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objectif. Ta peau est brune. Tu serres contre toi une poupée rose, un baigneur occidental aux yeux bleus, improbable jouet dans tes mains chocolat. Tu ne sembles pas connaître les gestes de tendresse des petites filles de nos cités. Tu tiens ce jouet comme un bouclier. Tes cheveux posent question, Malika. Ici les femmes et les hommes ont les cheveux crépus et bien plus foncés que les tiens. La peau de tes parents est noire, plus sombre que ton beau café au lait. Es-tu métisse, Malika ? Je vois quelques reflets dorés dans tes boucles soyeuses. Tu me regardes, un peu perplexe, intriguée de l’intérêt que tu suscites. Je t’ai surprise au sortir du petit bâtiment

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qui sert d’école, d’infirmerie, d’église. Jusqu’à ton village de brousse et de sable, les Pères Blancs sont venus. Ils ont construit leurs monuments, leurs chants chrétiens ont chassé vos esprits protecteurs, il ne vous reste plus rien des mélopées de vos ancêtres, ils ont sali de leurs pensées impies vos danses de l’amour, vos rythmes de tambour qui préparaient les ventres à d’heureuses épousailles, ils les ont interdits. Ils haïssent le plaisir dans les corps, la sueur et la senteur des peaux qui se rencontrent. Ils vous ont fait porter la croix et chanter des fadaises. Ils se disent vos Pères, ils se disent très saints. Alléluia !

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Tu sors d’un ventre noir, Malika, mais de quels gènes croisés tiens-tu tes mèches blondes ? Pourquoi ce prêtre blanc t’a-t-il donné à toi cette poupée ? Pourquoi te caresse-t-il la tête lorsqu’il passe au village ? Tu n’aimes pas ce contact, tu as peur de ses yeux trop clairs où il y a comme de l’eau dedans lorsqu’il te regarde. Quelquefois même, ça déborde sur ses joues. Tu vois qu’il cherche où est ta mère. Elle, ses traits se durcissent quand elle l’aperçoit. Elle a voulu jeter ton bébé rose, mais tu l’as cramponné. C’est ce moment que j’ai surpris.

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La mère

Je suis fille de chef, je suis princesse. Les Pères Blancs sont venus quand j’étais une enfant, et notre monde a changé. Ils nous ont expliqué comme nous vivions mal, loin du seul et vrai Dieu, comme il nous fallait devenir pour être enfants de la planète. Ils nous ont baptisés et nous avons appris à écrire leur histoire. Nos bras manquaient à nos mères dans les champs, mais ils trouvaient que l’école, c’était plus important. Nous oublions nos mots et nos légendes et ils nous regardaient grandir.

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Je suis promise à M’Tsonga. Depuis que le sang a coulé de mon ventre, il sait qu’il peut me prendre, mais les Pères disent qu’il faut d’abord se marier dans leur église. Ce n’est plus le totem du village qui nous accompagnera, mais leur bénédiction, des paroles étranges dans une langue morte. Dans le doute d’un enfer éternel, M’Tsonga se soumet, je ne serai à lui qu’après les épousailles sous le signe de leur croix.

Je suis jeune et fertile et bientôt mes entrailles vibrent d’une vie nouvelle. Je donne naissance à notre premier fils, suivi un an plus tard d’un second petit mâle. Mon père est comblé et ma mère

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chante. M’Tsonga est bon, tendre et ne rechigne pas à m’aider. La vieille Rana m’explique comment ne pas concevoir chaque année.

Bientôt, M’Tsonga prend une seconde épouse, et j’en suis fière : il est devenu riche. Je suis soulagée aussi, parce que les années ont passé, elles m’ont fait moins empresser à recevoir son membre en moi. Mais je suis belle encore, je le sais. Je vois les regards des hommes quand je vais au marché. Je suis fille de chef et je ne risque rien. Mes fils m’accompagnent, presque des hommes aussi. Nous rencontrons souvent les Pères Blancs sur la place.

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Je ne suis plus rentrée dans leur église depuis qu’ils m’ont mariée, mais j’aide de temps à autre à l’école. Je suis de noble lignage et je ne baisse pas les yeux devant eux, alors c’est comme ça que j’ai vu : celui-là en longue robe écrue et barbe brune, un nouvel arrivé, il me dévisage, immobile. Alors je lui souris. Je sais ce qu’il se passe. Pendant combien de temps pense-t-il aller contre les lois du corps ? Depuis combien de temps rêve-t-il de caresser une femme ? Il ne l’a jamais fait sans doute, et sa chair se rebelle, sa semence déborde, il a honte au pied du lit. Je lui souris encore. Je sais que son sang brûle.

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Un soir après l’école, il m’a prise, il m’a forcée contre les bancs, maladroit mais violent, impérieux comme son désir. Après qu’il eût joui, il s’est retiré en pleurant. Je suis restée couchée un long moment, à laisser couler son liquide entre mes cuisses, puis je me suis essuyée avec ma robe. Après, mon sang n’a plus coulé. Je suis pleine de l’outrage. M’Tsonga sait que je porte un corps étranger à nos étreintes, il ne dit rien pourtant. Voyant l’enfant grandir, il comprend.

Le Père

Je ne pensais pas que l’Afrique serait le

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piège de ma vie.
Je pensais n’aimer que Dieu et Marie. Je pensais que donner suffirait à ma chair, suer pour ces peuples innocents, prier pour leur salut, éduquer et soigner. J’étais naïf et puis surtout présomptueux. J’ai vu la femme noire avec ses yeux de braise. J’ai vu son corps souple, les graines de sueur sur sa peau qui luisaient comme une huile, j’ai senti son odeur. Mon bas-ventre s’anime, il vit. Dieu sait que j’ai lutté, des nuits passées en transe à mutiler mes sens, mais le Démon a fini par gagner. Elle m’a souri et le feu est entré dans mes veines, elle m’a souri et ce fut l’incendie.
Plus tard, j’ai vu son ventre s’arrondir.

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